Le meilleur et le pire des mondes…par Isabelle Lacroix

Dans son dernier livre, Isabelle Lacroix explore la science-fiction comme laboratoire des possibilités politiques…

 

Isabelle Lacroix dirige l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. Elle vient de publier D’Asimov à Star Wars. Représentations politiques dans la science-fiction avec Karine Prémont (PUQ, 2016).

Pourquoi et comment, en tant que spécialiste de la politique et de l’administration publique, vous intéressez-vous à la science-fiction ?

 

J’ai un intérêt personnel pour ce genre au cinéma. Professionnellement, mes intérêts portent sur la gouvernance et les processus décisionnels, y compris dans l’analyse de la science-fiction que j’utilise dans mes cours à l’université, mes conférences, mes publications. Pour moi, il y a là ce qui se rapproche le plus d’un laboratoire. On peut tester des idées et surtout des réactions à certaines idées et façons de faire à partir des univers proposés dans les récits. Les gens se sentent moins menacés et plus à l’aise de discuter librement quand on ne parle pas de leur société.

 

Un exemple ?

 

Le classique pour lancer un débat politique, c’est Star Wars. La série permet de parler de la fragilité de la démocratie. Voici un beau cas montrant qu’une fois la démocratie acquise, elle peut être constamment remise en danger. L’empereur Palpatine utilise le système lui-même, la bureaucratie, les règles de la procédure pour créer un sentiment de peur, de désordre, d’insécurité, et finalement proposer de le combler par un régime très, très dur qui abolit certaines des grandes valeurs démocratiques.

 

Allez-vous jusqu’à établir des parallèles avec la présidence de Trump ?

 

Tout à fait. Le discours de Trump contre l’establishment, on le retrouve dans Star Wars. Palpatine convainc Anakin Skywalker [le futur Dark Vader] que le système est pourri et qu’il faut passer à autre chose.

 

Quels autres thèmes vous semblent tout autant d’actualité dans les productions récentes ?

 

La plus grande tendance revient à parler de l’Autre, de l’étranger. Ce n’est pas nouveau, mais ce thème se renouvelle. Dans le film Blade Runner 2049 comme dans la série West World, le robot sert à définir ce qu’est un être humain, mais aussi comment on réagit devant la différence. La société est-elle ouverte et tolérante ou fermée, hostile, craintive ? Il y a quelques décennies, l’étranger des films ressemblait plus aux Russes. Aujourd’hui, il emprunte d’autres traits, d’autres colorations ethniques je dirais. Au fond, la grande question reste la même : l’Autre est-il une menace ou un apport ?

 

Les thèmes sont-ils toujours aussi sérieux et sombres ?

 

La science-fiction est surtout dystopique. Elle développe surtout des scénarios catastrophes. Dans District 9, qui date un peu, on voit une société qui mise sur tout ce qu’il y a de pire dans l’être humain. Star Trek présente au contraire une société humaine libérée de toutes ses tares en misant sur la diversité, mais c’est presque l’exception.

 

L’importance actuelle accordée aux genres et à la diversité se retrouve-t-elle sur les écrans ?

 

Ce n’est pas un thème nouveau. La vieille série télé Star Trek abordait déjà ces questions dans les années 1960. Parfois, j’ai même l’impression qu’on régresse avec nos représentations qui renforcent les clichés. Dans les nouveaux films de Star Trek, le personnage de la lieutenante Uhura devient jalouse de ce que fait l’officier scientifique Spock. C’est un peu décourageant. On a l’impression de reculer. Même dans un univers projeté qui n’a pas les contraintes du réel, on a tendance à reproduire certains stéréotypes. En même temps, quelques univers proposent autre chose. Star Wars offre des personnages féminins assez différents qui sortent des stéréotypes assez clichés.

 

La question ontologique, ce qu’être humain veut dire, semble aussi une obsession de notre temps projetée dans le futur, comme on le voit dans West World ou Blade Runner 2049. Qu’observez-vous dans ce cas ?

 

La science-fiction pose maintenant des questions fondamentales avec des objets qui auparavant nous semblaient tellement étrangers et éloignés. En 1982, quand Blade Runner prend l’affiche, c’est en même temps que le film ET. Celui-là fonctionne bien pour un tas de bonnes raisons, mais aussi parce qu’à cette époque on croyait plus probable de rencontrer un extraterrestre que de développer des androïdes quasi parfaits. Aujourd’hui, le questionnement se tourne vers les dérapages possibles liés à la technologie, aux robots, aux machines. Les préoccupations quotidiennes, communes, se retrouvent donc à l’écran.

 

On y retrouve maintenant Star Wars, Star Trek, Blade Runner 2049, Mad Max, West World : comment expliquez-vous la passion des reprises et des suites ?

 

On peut ajouter les films de superhéros dans la liste. Quelqu’un me disait récemment qu’il en avait assez de revoir toujours les mêmes scénarios en science-fiction. C’est vrai qu’il y a des répétitions, des patterns. Est-ce juste de la nostalgie ? En fait, j’ai de la difficulté à trouver une explication valable. La science-fiction devrait être à l’avant-garde et elle reproduit des trucs par ailleurs excellents, comme Blade Runner. Denis Villeneuve va aussi s’attaquer à Dune.

 

Denis Villeneuve a aussi tourné Arrival aux États-Unis récemment. Comment expliquez-vous cette domination états-unienne du genre au cinéma et en télé alors qu’en littérature le genre essaime partout sur la planète ?

 

Ça tient aux moyens, évidemment. Les États-Unis n’ont pas créé le talent de Denis Villeneuve, mais ils ont pu lui donner les moyens de créer. Pour qu’elle passe bien, pour qu’on accepte l’univers qu’elle nous présente, la science-fiction a besoin d’être supportée par une technique de pointe qui coûte très cher. En littérature, c’est autre chose. Il s’en fait beaucoup, partout.

 

La télé en rajoute et depuis longtemps. Comment jugez-vous les productions du petit écran ?

 

Dans ce genre aussi les productions pour le petit écran imitent de plus en plus en qualité celles pour le grand écran, comme le montrent les séries West World et Black Miror. En plus, les réseaux produisent des documentaires sur cet univers. Netflix propose des analyses de séries ou de personnages. L’univers geek trouve une légitimité dans l’intérêt porté à ces productions comme créations culturelles, et pas seulement comme produits commerciaux. C’est révélateur. Je pense que la science-fiction gagne tranquillement ses lettres de noblesse. Même dans les réseaux plus snobs artistiquement on en parle. Mais je ne suis pas neutre, évidemment. Je suis une fan

Source :

http://www.ledevoir.com/culture/cinema/511434/isabelle-lacroix-et-la-science-fiction-comme-laboratoire-des-possibilites-politiques

 

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